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Recension : le regard d’un moine sur l’Occident chrétien
De l’Orient à l’Occident. Orthodoxie et catholicisme, du père Placide Deseille, Genève, Éditions des Syrtes, 2017, 352 p., 20 €
Une recension de David Roure la-croix.com
Ce volume rassemble les études de l’Archimandrite Placide Deseille publiées pour l’essentiel par son monastère sous forme de forme de fascicules.
Ayant en 2016 fêté ses 90 ans, l’archimandrite Placide, décédé le 7 janvier 2018, confie ici un peu comme le bilan de son itinéraire spirituel, qui fut bien rempli et tout sauf rectiligne. En effet, entrè très jeune à l’abbaye cistercienne de Bellefontaine, il fonda à 40 ans en Corrèze, à Aubazine exactement, un monastère catholique de rite byzantin. Une dizaine d’années plus tard, il franchit le pas et devint orthodoxe au cours d’un séjour au Mont Athos. Revenu en France, il fonda deux dépendances athonites (ou metochia) dans le sud du pays : l’un dans le Vercors pour des frères, là où il a vécu, l’autre dans le Gard, à Solan, pour des sœurs. Il a publié de nombreux ouvrages de spiritualité orientale et est devenu aujourd’hui une des grandes figures orthodoxes de notre pays.
L’entrée dans l’Église orthodoxe
Cet ouvrage à la langue élégante et à la présentation soignée commence par un chapitre autobiographique où il explique et justifie son cheminement, y compris son second baptême reçu en 1977 au monastère de Simonos Petra ; il l’explique ainsi : « Ce n’était pas “renier” notre baptême catholique reçu au nom de la Trinité, mais confesser que tout ce qu’il signifiait s’accomplissait en plénitude pour notre entrée dans l’Église orthodoxe ».
Cette question de plénitude revient en effet souvent au fil des pages ; comme, pour lui, « l’Église orthodoxe est l’Église du Christ en sa plénitude », il peut alors affirmer : « Notre entrée dans l’Église orthodoxe signifiait un achèvement, l’entrée dans une plénitude ; elle apportait un complément nécessaire à tout ce que nous avions antérieurement reçu dans l’Église catholique », et : « Nous n’avons pas “changé d’Église”, nous n’avons fait que rentrer dans la plénitude de l’unique Église du Christ ». Comme l’Église catholique considère de son côté que c’est en son sein seulement, comme elle l’a dit clairement à Vatican II, que se trouve « la plénitude des moyens de salut », la question est posée de savoir comment pouvoir avancer vers l’unité.
On ne s’étonnera guère alors que Deseille, excellent connaisseur, et pour cause, de l’Église catholique, ne soit pas très optimiste et refuse en tout cas farouchement toutes les solutions de facilité qu’il suspecte dans le mouvement œcuménique actuel et qui lui semblent altérer la nature véritable de l’Église. Pour autant, il reste encore un peu d’espoir car, dit-il, « ces constatations ne doivent pas nous donner l’impression de nous trouver devant une impasse, ni nous porter au découragement. S’il faut renoncer au rêve d’un unionisme facile, si le moment et les circonstances de l’unité plénière demeurent le secret de la Providence et sont hors de nos prises, une vaste tâche nous reste à accomplir ».
La faute à saint Augustin ?
En fait, le père Placide, comme il le ressasse constamment dans ce livre, fait remonter l’origine de tous les maux dont souffre l’Occident chrétien à… Saint Augustin ! Que lui reproche-t-il donc ? Eh bien, sa conception de l’analogie, pleinement élaborée ensuite par la scolastique, mais déjà mise en œuvre par lui – la première formulation théologique du Filioque – la dommageable dissociation entre spiritualité, théologie et éthique qui a finalement abouti autant au moralisme qui domine la vie du chrétien occidental que la perte par ce dernier de la perception de la divinisation de l’homme, centrale jusqu’à aujourd’hui en Orient.
Bref, alors qu’« il avait au plus haut point le sens et l’amour de l’unité de l’Église, le souci d’être fidèle à la tradition des saints Pères (…), pourtant, sur bien des points, Augustin a ouvert à la réflexion théologique des voies nouvelles, qui marqueront profondément l’histoire de l’Occident chrétien, et resteront totalement inassimilables pour les églises non-latines » et, quelques lignes plus bas, « dans une très large mesure, le catholicisme romain, le protestantisme et le jansénisme différeront de l’Orthodoxie en ce qu’ils sont des “augustinismes” » ; sa conclusion est sans appel : « Les maux dont l’Occident a souffert et souffre encore aujourd’hui viennent dans une large mesure de ce qu’il a trop longtemps vécu de la seule tradition augustinienne, ou du moins l’a privilégiée ».
Le mystère de la Trinité sainte
En tout cas, pour notre auteur, sur la question de la doctrine du Filioque, « qui n’a jamais été reçue par l’ensemble de l’Église », aucun compromis théologique ne lui paraît possible : en effet, à ses yeux, « on ne peut plus parler ici de simple malentendu ou d’approches complémentaires du mystère trinitaire. Et l’on se saurait qualifier de “divergences périphériques” ce qui touche à la structure intime du mystère de la Trinité sainte ». En plus de ce sujet de conflit irréductible, Deseille lance encore bien d’autres reproches à l’Église d’Occident ; entre autres, tout d’abord celui d’avoir exagérément grossi le rôle de l’évêque de Rome : initialement simple primus inter pares, il est peu à peu devenu un chef tout-puissant aux dépens de la légitime subsidiarité des Églises locales et patriarcales.
Ensuite, notre théologien, critique fortement ce que l’Église catholique appellera assez tard, notamment sous la plume de Newman, le “développement du dogme” : alors que le but de l’orthodoxie est de simplement maintenir la doctrine des premiers conciles, l’Église d’Occident a accepté et même promu une légitime évolution dans les définitions de foi et, ce, jusqu’aux récents dogmes mariaux mais cela avait commencé déjà bien plus tôt, en particulier, avec la scolastique, que Deseille voue aux gémonies, en particulier parce qu’elle « élaborera une doctrine de la Trinité d’une remarquable technicité conceptuelle, qui ne fera que rendre le Filioque encore plus inassimilable à la pensée orthodoxe ». Même s’il le conteste avec vigueur, le père Deseille avait analysé avec finesse le statut théologique en Occident de ce progrès dogmatique : « Les changements apparaissent comme la condition d’une fidélité vivante à la Tradition et comme les phases d’un légitime et processus de croissance, dont l’homogénéité est garantie par l’autorité du pontife romain ».
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