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Protodiacre Kedroff : à propos de la situation de l'Archevêché des églises orthodoxes russes




A noter que : la divulgation de cette lettre a été autorisée par l'auteur


Chers Pères, le Christ est ressuscité ! Bénissez !


Je me permets de réagir à votre courrier relatif au destin de l'Archevêché (et par là même, à d'autres avis qui se sont exprimés ces derniers temps). En premier lieu, je déplore l'utilisation de cette phrase de l'apôtre Paul, citée hors contexte, et épinglant à mots couverts une Église Orthodoxe. La compréhension de la "liberté en Christ" signifierait, selon l'Apôtre, qu'il faille se soustraire à toute obédience patriarcale ? Le "joug de l'esclavage" consisterait en notre inféodation au Patriarcat de Moscou ?


Mais il n'est pas nécessaire d'avoir fait une année de théologie pour comprendre que l'Apôtre parle du joug du "monde", joug qui est étranger au christianisme (du monde païen, en l'occurrence) et de celui du péché. Et vous dites qu'il faut s'abstenir de la politique. Mais votre exégèse est purement politique et non spirituelle.


Proclamer notre autonomie : pour qui nous prenons-nous, pour prétendre revendiquer l'autonomie, après seulement quatre-vingt-dix ans d'existence, alors que nous n'avons même plus la possibilité de nous "offrir" un deuxième évêque ? Aussi, il n'y a personne pour ne pas comprendre qu'une telle auto-proclamation nous couperait de l'ensemble de l'Eglise et nous mettrait en situation de schisme. Et vous invoquez l'esprit d'unité ? Mais c'est la division que vous prêchez, et non la réconciliation. D'ailleurs, qui vous suivrait dans une telle aventure ? Pour moi, je vous demande pardon, c'est de l'aveuglement !


Quand vous évoquez les Églises qui, après plusieurs siècles d'existence, ont déclaré vouloir se soustraire au Patriarcat qui les avait engendrées, comment pouvez-vous les comparer à notre pauvre diocèse. Celles-ci ont montré des fruits autrement plus probants. Un peuple entier était devenu chrétien, l'Orthodoxie était devenue l'étendard de toute une nation, des dizaines ou des centaines d'évêques pouvaient assurer la pérennité de cette Église, un peuple fervent et nombreux y priait, on y trouvait monastères, séminaires et écoles de théologie, enfin, pardonnez-moi du peu, de nombreux saints y étaient glorifiés... Tout cela contribuait au témoignage d'une Église mâture qui fit ses preuves. Et nous, que pouvons-nous présenter ? L'absence de monastères, une pénurie de candidats à l'épiscopat, la déshérence d’une école de théologie, la dérive d’un diocèse en fin de course, divisé de surcroît, bref, l'annonce d'un naufrage.


Et malgré ce constat, on se croit important, on se trouve reluisants et dignes d'être convoités. Chers Pères, frères et sœurs, ouvrez les yeux, faites preuve d'un peu de modestie et de sens spirituel. Ne discernez-vous pas l'état dans lequel nous nous trouvons ? Même le Patriarcat Œcuménique ne nous juge plus digne d'exister. Bien sûr, il faudrait de longues pages pour analyser les causes des divisions internes qui rongent notre Archevêché depuis des décennies et qui expliquent, hélas, les carences actuelles. Je le répète, ouvrons les yeux, ne nous aveuglons pas en nous imaginant ce que nous ne sommes pas. En un mot : montrons un peu d'humilité.


Aujourd'hui, le Seigneur a fait preuve de bonté envers nous : nous avons un Archevêque. Nous n'en avons plus qu'un, mais nous l'avons quand-même. Je vous pose la question : Où est-il prescrit dans la tradition spirituelle de l’Eglise qu'il faille continuellement s'opposer à lui, revendiquer, contredire et faire preuve d'insoumission comme nous le faisons ? Est-ce au nom de la "liberté" spirituelle prescrite par l'apôtre Paul ? Est-ce pour ne pas se soumettre au "joug" de l'esclavage ? Mais nous ne sommes pas des syndicalistes pour définir la "liberté en Christ" sous cet angle sociologique. Et qu'on n'invoque pas le concile de Moscou de 1917-1918 pour nous justifier, car c'est ici l'esprit du "monde" qui anime nos prétentions et non celui de l'Eglise. Si les Pères du concile sus-cité avaient vu par avance la manière dont on en exploiterait les thèses au XXIe siècle, ils l'auraient abrogé à l'unanimité pour ne pas cautionner une telle dérive.


La Providence de Dieu nous a mis dans une situation où il n'y a plus d'alternative (si l'on veut prétendre à exister encore). Ce n'est pas une option, c'est un Jugement que Dieu émet sur nous. Nos pères ont semé, certains ont fait fructifier, mais aujourd'hui, force est de constater que la récolte est maigre, beaucoup de fleurs se sont fanées, il n'y a pas de quoi se pavaner, car c’est la survie de notre diocèse qui est en question. Pourquoi cela ? Nous devrions nous poser la question... Si l'on lit attentivement l'enseignement de l'apôtre Paul, il ressort au contraire que la liberté se trouve dans l'obéissance au Christ. Or, comment discerner la volonté du Christ ? Elle est dans l'obéissance à l'Eglise. Que nous prescrit l'Eglise ? L'obéissance à l'évêque et à la Tradition canonique et dogmatique de Celle-ci. Discernons les signes des temps. Les temps sont mauvais. Les voies dans lesquelles s'est aujourd'hui engagé le Patriarcat de Constantinople nous laissent perplexes. Il n’est pas question ici de la politique, mais de la conception même de l'Eglise. Toutes les Églises orthodoxes expriment leur trouble. Douze "startsy" du Mont-Athos sont sortis de leur silence et ont exprimé par écrit leur condamnation absolue des dérives canoniques et ecclésiologiques empruntées par le Patriarcat Œcuménique. La situation est grave.


Pour moi, le Seigneur a permis que nous soyons témoins de ces dérives quelques semaines avant que notre Exarchat soit dissout précisément par le Saint-Synode patriarcal. Après examen attentif, il est apparu qu'aucune autre solution qu’un retour au Patriarcat de Moscou n’est capable de garantir la survie de notre Archevêché. Aucune autre voie n'est ouverte (je parle bien entendu des voies qui respectent le Droit canonique orthodoxe). C'est ce que notre Archevêque a discerné. Les autres "solutions" sont des aventures dénuées de fondement et de justification canoniques. Elles sont vouées à l'échec. J'ajoute : l'Eglise ne nous appartient pas. Elle appartient au Christ. Ne prenons pas le risque de nous être opposés à la volonté de Dieu, n'irritons pas le Seigneur par des revendications inconsidérées. Faisons preuve d'humilité et, son corolaire, l'obéissance. Car pour l'instant, nous créons beaucoup d'agitation en même temps que nous affligeons beaucoup notre Archevêque.


Par la grâce de Dieu, une grande majorité de notre Archevêché a voté la conservation de l'intégrité de celui-ci, et se montre disposé à marcher à la suite de notre archevêque Jean. Je vous implore aujourd'hui : que les choses soient paisibles et se déroulent "dans l'ordre" comme dit l'Apôtre. Je ne dis pas cela pour défendre une idéologie ou une vision nationaliste de l'Eglise. Certes j'ai des préférences, mais j'essaie ici d'être objectif et de considérer ce qui apparaît le mieux pour le plus grand nombre. Pour cela, je m'appuie sur les critères spirituels et sur les canons de l'Eglise. Combien de temps encore allons-nous danser sur les deux jambes ? Nous sommes tous fatigués de cette situation. On ne peut plus attendre indéfiniment. Il faut maintenant trancher. Nous ne pouvons plus rester dans l'incertitude ecclésiale dans laquelle nous nous trouvons. Une dernière fois : faisons preuve d'humilité et cherchons VRAIMENT la volonté de Dieu et non pas nos intérêts privés qui ne mènent à rien. Je demande pardon si j'en ai blessé quelques-uns. J'ai taché d'être sincère et de dire ce qui me semble vrai. Je n'ai d'hostilité envers personne mais je ne veux pas être témoin du naufrage de notre diocèse.


En vérité, le Christ est ressuscité ! Bénissez, chers Pères.

Protodiacre Alexandre Kedroff.

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