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La Russie de Poutine gagnée par le doute

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ENQUÊTE - La recrudescence de faits divers violents et le faible engouement suscité par les candidats du pouvoir aux récentes élections locales témoignent de la crise silencieuse dans laquelle s'enfonce une société minée par l'impact des sanctions occidentales et qui se détourne du récit collectif promu par le Kremlin.


De notre envoyé spécial à Vladimir


Quelque chose ne tourne pas rond dans la Russie de Vladimir Poutine. Ce constat avait été formulé le 16 octobre dernier par Boris Tchernichov, vice-président du Comité pour la formation et la science à la Douma. Dans un texte transmis au Conseil des ministres, ce parlementaire membre du parti ultranationaliste LDPR, loyal au Kremlin, ne mentionnait évidemment pas le nom du président. Mais déjà, son jugement était très acéré, voire prémonitoire. Le député s'appuyait sur plusieurs faits divers récemment survenus dans le pays, et très largement médiatisés: un couple de vedettes en voie de divorce qui s'écharpe à la télévision ; deux footballeurs de l'équipe nationale tabassant un fonctionnaire à coups de chaise dans un salon de thé moscovite ; une bagarre entre deux automobilistes sur la voie publique ; une séance d'humiliation d'une personne âgée par des personnels d'un hôpital psychiatrique qui ont diffusé leur vidéo sur YouTube. Et à Ekaterinbourg, cet été, cinq adolescents de 14 à 16 ans filmés par leur petite amie de 13 ans en train de tuer un jeune handicapé.


«Le niveau de violence déborde. L'agressivité dépasse les bornes», s'inquiétait Boris Tchernichov, qui proposait au Kremlin de créer un «ministère du Climat psychologique». Le lendemain de sa déclaration, le 17 octobre, un jeune homme de 18 ans «passionné d'armes», Vladislav Rosliakov, pénétrait dans un collège de Kertch, en Crimée, muni d'un fusil et d'une bombe artisanale et provoquait un carnage dans l'établissement: vingt morts et plus de cinquante blessés. La faute à la «mondialisation», a sobrement commenté Vladimir Poutine le soir de la tragédie, avant d'aller disputer un match de hockey.


Frustrations, colères et incertitudes


Une bonne partie de la population russe a salué le sang-froid de son chef et accusé l'ennemi ukrainien d'avoir organisé un attentat dans son ex-territoire. Mais sur les réseaux sociaux, une autre frange a pris le président à partie: «La réalité de la gestion de Poutine s'accompagne de milliers de cadavres», s'est insurgée une internaute, Natalia Efremova, en référence aux nombreux accidents, attentats et guerres qui ont émaillé ses quatre mandats. Deux interprétations s'affrontent: la première, majoritaire, celle des politiques et des services de sécurité, qui assimilent ces comportements violents à une somme de déviances individuelles. Dans l'esprit du député Tchernichov, n'importe quel citoyen devait pouvoir téléphoner à la hotline du futur «ministère du Climat psychologique» où lui sera apportée «l'aide nécessaire» ou l'adresse d'une «clinique spécialisée».


La seconde interprétation est d'ordre sociologique: la tuerie de Kertch, explique Lev Goudkov, directeur de l'institut de sondage Levada Centre, s'intègre dans un climat de tension de la société russe, imprégnée de frustrations, de colères et d'incertitudes. «Les gens perdent toute représentation du futur. Il règne un sentiment d'indétermination et de dégradation de la situation du pays», commente le sociologue. Tamara Eidelman, professeur d'histoire dans un collège moscovite qui sensibilise ses élèves aux effets de la propagande et des «fausses nouvelles», met en cause la rhétorique guerrière du pouvoir. Récemment, Vladimir Poutine a évoqué le risque d'une guerre nucléaire: «Nous, en tant que martyrs, nous nous retrouverons au paradis et ceux qui nous ont attaqués crèveront sans avoir le temps de se repentir», a lancé le chef de l'État.


Le retournement de l'opinion est concomitant au reflux de la vague d'exaltation patriotique liée à l'annexion de la Crimée et aux conséquences des sanctions occidentales qui amputent le pouvoir d'achat. L'annonce, cet été, d'une hausse de cinq ans de l'âge de départ à la retraite cristallise le mécontentement. Autrefois épargné par les critiques, Vladimir Poutine subit cette colère de plein fouet. En septembre dernier, seuls 39 % des Russes, contre 59 % un an plus tôt, disaient accorder leur confiance au chef du Kremlin. Selon une autre enquête du Comité d'initiative citoyenne dirigée par l'ancien ministre des Finances, Alexeï Koudrine, seuls 7 % de la population jugent «prioritaire» la «constitution d'un État fort» - qui fut longtemps le leitmotiv officiel. À l'inverse, 80 % des Russes réclament en premier lieu «la justice» sociale. «Poutine n'a pas rempli ses promesses. Aujourd'hui, on envoie plus d'argent en Crimée que dans les autres régions alors que là-bas, leurs pensions sont plus élevées. Ce n'est pas équitable», peste Alexandre, un retraité du nord de la Russie.


Les lézardes apparaissent dans le village Potemkine russe. Lors des récents scrutins régionaux destinés à désigner les gouverneurs, les électeurs ont voté avec leurs pieds. À Vladimir, célèbre grande ville de l'Anneau d'or, située à 180 kilomètres de Moscou, la candidate sortante du Kremlin et supportrice zélée de Vladimir Poutine, Svetlana Orlova, s'est fait sèchement éliminer par un candidat nationaliste du LDPR, parfaitement inconnu et qui n'a jamais fait campagne. Sa défaite a été d'autant plus cuisante que la campagne électorale fut «la plus falsifiée de toute l'histoire récente de la région», a accusé l'ONG Golos.

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