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Etats-Unis : quand foi et morale se mélangent, le christianisme en pleine crise identitaire

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Face à la politique nationaliste de Donald Trump et à ses puissants soutiens de la droite évangélique, des petits mouvements d’inspiration religieuse s’unissent et se mobilisent contre l’identitarisme chrétien. Une forme de résistance civique dynamique, explique la politiste Nadia Marzouki.


On ne compte plus les déclarations et tweets incendiaires de Donald Trump à propos des musulmans. Le 26 juin, la cour suprême a validé le décret – couramment appelé le Muslim Ban­ – signé par le président interdisant l’entrée sur le territoire aux ressortissants de plusieurs pays à majorité musulmane. D’autres mesures promulguées ces derniers mois ont également inquiété les courants progressistes et libéraux de la société américaine. Alors que le public s’indignait du sort des enfants détenus et séparés de leurs parents, migrants en situation irrégulière, le procureur général Jeff Sessions déclara le 14 juin dans un discours à Fort Wayne que le respect de la loi est un commandement biblique et cita le chapitre 13 de l’Epître de Saint Paul aux Romains («C'est pourquoi celui qui résiste à l'autorité, résiste à l'ordre que Dieu a établi.»).

Le 4 juin 2018, la cour suprême a conclu l’affaire Masterpiece Cakeshop v Colorado Civil Rights Commission en prenant le parti de Jack Philips, un pâtissier évangélique qui avait refusé de préparer un gâteau pour la cérémonie de mariage d’un couple homosexuel au motif que cela représentait une violation de ses croyances religieuses. L’un des arguments des sept juges (sur neuf) ayant donné raison à Philips est que la commission des droits civils qui avait d’abord jugé l’affaire s’était montrée méprisante à l’égard de la religion.

Paul Auster : "Trump est juste un outil aux mains de la droite radicale"

A côté de ce qui apparaît comme une guerre ouverte de la droite évangélique nationaliste contre les musulmans, les migrants et les minorités sexuelles et ethniques, se joue toutefois depuis plusieurs années une bataille d’un autre type. Celle-ci oppose les nationalistes et populistes partisans d’un christianisme identitaire à des mouvements d’inspiration religieuse qui, au nom de leur foi, agissent en faveur de la justice sociale et contre les discriminations raciales. Autrement dit, c’est du champ religieux lui-même qu’émerge une des formes de résistance civile les plus dynamiques au nationalisme chrétien.

Des pasteurs de différentes dénominations protestantes, des prêtres et sœurs catholiques, des rabbins, des imams et des leaders religieux hindous et sikhs ont dès 2016 compris l’urgence qu’il y avait à faire barrage aux nationalistes chrétiens en se positionnant sur leur propre terrain. Un groupe de plusieurs centaines de leaders religieux de différentes confessions manifesta dès le 12 août 2017 à Charlottesville, à côté d’activistes antiracistes et antifascistes et de Black Lives Matter, et des églises offrirent immédiatement refuge aux manifestants blessés.

Pour ces leaders religieux et leurs fidèles, l’action civique est un devoir religieux et l’engagement religieux implique de se mettre au service d’autrui. Alors que les nationalistes chrétiens se réfèrent à la religion comme à un marqueur identitaire et territorial permettant de distinguer entre un «eux» et un «nous», ces groupes civiques-œcuméniques parlent de foi, de valeurs partagées, de solidarité et d’amour.

William Barber, le pasteur qui veut suivre l'exemple de Jésus

L’une des figures les plus charismatiques de ce courant est le pasteur William Barber. Ce pasteur africain-américain de cinquante quatre ans qui dirige la petite église Greenleaf de la ville de Greensboro en Caroline du nord se présente comme un «pentecôtiste conservateur et un évangélique théologiquement libéral». Il veut suivre l’exemple de Jésus, ce «juif palestinien à la peau brune qui fut crucifié parce qu’il était radical et révolutionnaire». Féroce opposant de l’administration Trump, il dénonce la droite évangélique qu’il accuse de «malversation théologique» («theological malpractice»). A Jeff Session qui citait l’épître aux Romains, il répond en citant le chapitre 7 du livre de Zacharie «qui dit que si on fait du mal aux femmes, aux enfants, aux immigrants et aux pauvres, on répand le mal».

Tribun d’une éloquence hors pair, il officie et manifeste les épaules couvertes d’une étole où est écrit «Jésus était pauvre». Barber espère persuader le nombre croissant de croyants évangéliques mal à l’aise face à l’instrumentalisation du christianisme par les politiciens d’extrême droite, mais qui ne se retrouvent pas dans le message a- ou anti-religieux de nombreuses organisations de défense des droits civils.

Les catholiques sont-ils de retour sur la scène politique ?

L’un de ses plus fidèles associés, Jonathan Wilson-Hartgrove, fut dans sa jeunesse un stagiaire de Strom Thurmond (sénateur de Caroline du Sud et opposant au mouvement des droits civils et partisan de la ségrégation dans les années 1960) mais fut séduit et convaincu par les critiques de Barber. William Barber ne vise pas seulement les croyants.  Il appelle les Américains à opérer non pas un retour vers le religieux, mais une « révolution morale » (moral breakthrough). Recourir à cette notion de moralité a un double intérêt. Cela permet de persuader à la fois les croyants et les non croyants, chacun étant libre de définir la source – religieuse ou non – de cette moralité comme il l’entend. C’est également une manière de ne pas laisser à la droite chrétienne la possibilité de se déclarer comme seule garante de la moralité dans le débat public.

Le projet de Barber n’est pas né en 2016, comme une simple réaction à l’élection de Donald Trump. Dès 2013, le pasteur a lancé en Caroline du nord le Mouvement du Lundi Moral (Moral Monday Movement). Plusieurs lundis par mois, il appelle les membres de sa paroisse mais aussi des activistes de mouvements laïcs féministes et homosexuels, ou des membres d’autres groupes religieux à se mobiliser contre la politique conservatrice de la législature de Caroline du nord.

Entre 2013 et 2014, plus d’un millier de personnes se sont fait volontairement arrêter lors de manifestations de désobéissance civile qu’il a orchestrées à Raleigh. En 2016 William Barber et Liz Theoaris, pasteur presbytérienne et codirectrice du Centre Kairos (une organisation dédiée au dialogue inter-religieux et à la lutte contre la pauvreté) ont lancé le mouvement du «Poor People's Campaign : un appel national pour le renouveau moral». Celui-ci plaide en faveur de l’accès au soin et à l’éducation, défend le droit de vote des africains-américains, lutte pour la garantie d’un salaire minimum aux travailleurs, proteste contre l’incarcération de masse et la violence contre les africains-américains, ou encore dénonce l’économie de guerre et le militarisme.

Politique de la fusion et désobéissance civile

Par ce mouvement,  Barber veut travailler à l’émergence d’une solidarité entre groupes défavorisés qui transcende les divisions de classes, races, religions, partis et genres. Dans le livre qu’il a co-écrit avec Jonathan Wilson-Hartgrove, «The Third Reconstruction» (Beacon Press, 2016), il défend le concept de politique de la fusion. Il aime à rappeler que les pauvres blancs, notamment les femmes, subissent autant que les africains-américains et les immigrés les conséquences des politiques discriminatoires et néolibérales concernant l’accès aux soins, à l’éducation et à un salaire minimum décent.

Proche de Bernie Sanders, qu’il a soutenu pendant la campagne de 2016, il refuse toutefois de se laisser approprier par un parti politique. Il a souvent critiqué l’administration Obama pour sa timidité en matière d’avancement des droits sociaux et l’usage accru de drones au Moyen Orient.

L’étrange cavale de l’assassin de Martin Luther King

Barber souhaite redonner vie à la tradition de désobéissance civile et l’héritage de Martin Luther King, qui lança en 1968 le premier mouvement du Poor People Campaign. MLK souhaitait par là élargir les objectifs du mouvements des droits civils de la lutte contre la discrimination raciale à un combat plus large, inter-racial, contre la pauvreté. Barber s’inspire du projet et du vocabulaire de MLK, en plaçant l’idée d’«amour radical» au centre de son programme, mais refuse de céder au culte nostalgique du héros. Il importe avant tout de continuer la lutte inachevée. «Nous n’avons pas besoin de commémoration, dit-il lors d’un rassemblement à Memphis pour les 50 ans de la mort de MLK; nous avons besoin d’une re-consécration

"La foi a été si corrompue et ternie"

Le PPC est loin d’être le seul mouvement qui mêle ainsi engagement religieux et politique pour lutter contre les discriminations raciales et sociales. Le New Sanctuary Movement, né en 2007 pour protester contre l’augmentation du nombre d’expulsions d’immigrés en situation irrégulière, réunit des organisations séculières de défense des droits civils, des Eglises, des mosquées et des synagogues, des activistes croyants et athées. Grâce à ce mouvement, plusieurs centaines d’églises se sont déclarées comme des sanctuaires prêts à accueillir des migrants menacés d’expulsion.

Le mouvement PICO (People Improving Communities through Organizing), fondé en 1972 par le prêtre jésuite John Bauman, travaille à l’amélioration de l’accès à la santé, à l’éducation et au logement, en s’inspirant de la méthode d’organisation de communauté définie par l’écrivain et activistes Saul Alinski. PICO s’est rebaptisé lui-même au printemps de 2017 Faith in Action, «la Foi en Action». Scott Read, l’ancien directeur exécutif de l’organisation explique ce changement en ces termes : «La foi a été si corrompue et ternie. Si PICO devient Faith in Action, c’est pour tenter de lutter pour ce que signifie avoir la foi dans ce pays aujourd’hui. Pas juste la foi dans les sanctuaires, mais aussi dans la rue.»

Enfin, le mouvement des sœurs rebelles, les «Nuns on the Bus», dirigé par la sœur Simone Campbell, est très populaire à travers tout le pays. Lancé en 2012 pour dénoncer entre autres les tentatives faites par le parti républicain pour détruire l’Affordable Care Act [la loi sur la réforme de la santé mise en place par l’administration Oboma ou «Obama Care», NdlR.], le mouvement se mobilise pour défendre les droits des migrants et contre les violences raciales et ethniques. Tout comme Barber, Simone Campbell accuse la droite religieuse de déformer le sens de la Bible. Elle affirme, contre Jeff Sessions, que le message de l’Evangile est «qu’une loi injuste n’est pas une loi. Ce qui est conforme à la Bible, c’est de mettre en œuvre des lois justes, pas cette parodie de loi.»

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On pourrait encore citer de nombreux mouvements, initiatives ou organisations, qui depuis bien avant l’élection de Trump, ont fait sortir l’idée de dialogue inter-religieux des cercles de théologiens pour lui donner une réalité concrète. Leur action brouille la frontière entre engagement civique et religieux. Ce qui relie toutes ces organisations et initiatives, c’est la conviction que le divin n’est pas attaché à un drapeau, un territoire ou une ethnie, mais qu’il est partout dans le monde séculier.

Ces groupes civiques œcuméniques, à la grande différence des nationalistes religieux et fondamentalistes, ne voient pas dans l’étranger ou le monde séculier une menace existentielle. Leur approche est comparable à celle du théologien Dietrich Bonhoeffer, pour qui Dieu est dans le monde, dans le rapport à autrui, hors des lieux sacrés. Dans «un monde devenu majeur, disait Bonhoeffer, notre relation à Dieu n’est pas une relation ‘religieuse’ (…) mais elle consiste en une nouvelle vie ‘pour les autres’ (1).»

Lire la suite sur : https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20180719.OBS9952/etats-unis-la-nouvelle-guerre-de-religion-a-commence.html



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