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Arménie : une « révolution de velours » dans l’Église ?

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PAR RÉGIS GENTÉ, 13 JUILLET 2018


L’Église apostolique arménienne reste intimement liée à l’identité nationale. Mais la proximité du chef de cette Église avec les cercles politiques récemment démis lui a valu des critiques et même des appels à la démission. De retour d’Erevan, Régis Genté fait le point sur la place de l’Église arménienne et sur les perspectives qui s’ouvrent pour elle.


23 avril 2018, les portraits de personnages honnis du fait de leur soutien au régime corrompu de Serge Sarkissian fleurissent à Erevan. Ici, ceux du Catholicos Karékine II et de l’ancien Premier ministre Karen Karapétian (© 2018 Régis Genté).

Pendant les journées révolutionnaires qui ont secoué l’Arménie fin avril début mai 2018, des portraits de personnages associés au régime honni de l’ancien président Serge Sarkissian (2008-2018) sont apparus dans la capitale Erevan. Sur une feuille A4, la photo en noir et blanc du personnage était barrée d’une grosse croix rouge accompagnée des mots « Merjir regimin » (« Rejeter le régime »). Du « dégagisme » à l’arménienne sur fond de tentative par l’ex-président de se maintenir indéfiniment au pouvoir en tant que Premier ministre, après des bricolages constitutionnels. Là figuraient par exemple Alexander Sarkissian, le frère de l’ex-chef de l’État surnommé « M. 50% » pour la part qu’il s’octroyait dans les affaires qui se s’ouvraient dans le pays, ou bien l’oligarque Samuel Aleksanian, au profil semi-criminel et connu pour les monopoles dont il jouissait dans l’importation de produits alimentaires de base, l’ancien Premier ministre Karen Karapétian, « l’homme de Moscou », mais aussi Karékine II, le Catholicos de l’Église apostolique arménienne.


Que faisait donc le chef de l’Église dans cette triste galerie de portraits d’un pays qui s’est éternisé dans le monde perverti post-soviétique ? « Beaucoup d’Arméniens sont très critiques envers lui, qui serait riche et posséderait des entreprises, et l’Église telle qu’elle est aujourd’hui à cause de sa proximité avec le pouvoir. Celui-ci est corrompu, népotiste, exploite la population en cheville avec les oligarques, lesquels par ailleurs s’achètent une place au paradis en finançant la construction d’églises, et non seulement jamais le Catholicos ne critique cela, ne se met du côté du peuple, mais en plus il soutient ce pouvoir  en permanence », observe Stepan Danelian, politologue spécialiste des questions religieuses. La grogne est principalement tournée contre la personne et l’entourage du Catholicos actuel et non contre une Église reconnue comme une « Église nationale » par quasi tous les Arméniens, quand bien même peu sont pratiquants dans l’ancienne république soviétique.


En 2015, pour les commémorations du centenaire, l’Église arménienne a canonisé les 1,5 million de victimes du Génocide. « Nous plaçons parmi les saints les victimes du Génocide des Arméniens et proclamons le 24 avril jour du souvenir des saints martyrs tombés lors du Génocide des Arméniens au nom de la foi et pour la patrie », avait alors affirmé le Catholicos Karékine II (© 2018 Régis Genté).

Une Église qui a même été pendant des siècles une sorte d’ « Église nation », pour reprendre l’expression de l’historien Jean-Pierre Mahé[1]. C’est en effet la seule institution qui a pu représenter les Arméniens du jour où ils ont perdu leur État (du XIVe au XXe siècle), servant de refuge à un peuple à la conscience aiguë du risque de sa disparition en tant quel tel et contraint pour une part à vivre en diaspora (pour un tiers avant le Génocide de 1915, perpétré par le régime Jeune Turc, et les deux tiers après). L’Église arménienne, qui revendique des origines apostoliques (suite à la prédication des apôtres Thaddée et Barthélemy) et fut celle du premier État chrétien de l’histoire dès 301, et la langue arménienne, dont l’alphabet a été inventé, au début du Ve siècle, par le moine Mesrob Machtots en lui donnant une forte dimension symbolique chrétienne, ont été les deux piliers de la préservation de l’identité de ce peuple à travers les siècles.

Chacun dans l’Arménie d’aujourd’hui, peuplée de moins de trois millions d’âmes, fait nettement la distinction entre la direction actuelle de l’Église apostolique, dont l’archevêque du diocèse d’Ararat Navasard Kchoyan est par exemple surnommé « Bentley » parce qu’il posséderait une voiture de luxe de cette marque, et ce que représente cette institution si importante dans la survie du peuple. « Notre Église a peut-être fait des erreurs, mais elle a toujours été là auprès de notre peuple et elle a aussi progressé sous Karékine II, dans un contexte difficile où il a fallu étoffer et former un clergé décimé pendant l’époque soviétique. Et beaucoup d’Arméniens ont rejoint notre église depuis deux décennies, pour des raisons purement spirituelles », se défend Bagrat Galstian, évêque du diocèse de la région de Tavoush.

Dans la foulée de la « Révolution de velours » d’avril et mai, qui a porté à la tête du gouvernement le député d’opposition pro-occidental Nikol Pachinian, des manifestations ont été organisées début juin à Erevan et Etchmiadzine (siège de l’Église) pour demander la démission du Catholicos, avec pour slogan : « Nouvelle Arménie, nouveau patriarche ». Des religieux ont participé à ce mouvement, demeuré très modeste par le nombre, mais qui témoigne du degré d’exaspération qui règne dans le pays vis-à-vis du clergé.


La « Révolution de velours » des mois d’avril et mai 2018 a été soutenue par une immense majorité d’Arméniens et ne semble pas vouloir épargner l’Église apostolique (© 2018 Régis Genté).

La collusion entre les pouvoirs politique et spirituel s’est renforcée sous les présidences de M. Sarkissian. Son parti a joué la carte du nationalisme conservateur, sans doute en imitant pour une part la relation qu’entretiennent le Kremlin et l’Église orthodoxe en Russie. Les dirigeants arméniens de ces dernières années sont nés dans le monde soviétique et sont très influencés par les dynamiques politiques lancées à Moscou, d’autant que le pays est géopolitiquement aligné sur une Russie qui assure sa sécurité vis-à-vis de la Turquie (qui ne reconnaît pas le Génocide de 1915) et de l’Azerbaïdjan (pays turcophone et musulman du Caucase du Sud avec qui elle est en conflit au sujet de la province du Haut-Karabagh). « C’est aussi que la confusion entre nation et religion a été très marquée par notre histoire. Pendant les siècles où nous avons vécu sous l’Empire ottoman par exemple, la vie des Arméniens était régie par l’Ermeni Millet, cette « Communauté arménienne » placée sous la direction d’un patriarche de Constantinople qui avait aussi des fonctions temporelles, fiscales ou juridiques notamment. C’était l’intermédiaire privilégié entre notre peuple et le gouvernement ottoman », rappelle Stepan Danelian.

Cela conduit dans l’Arménie actuelle les autorités politiques et religieuses à tendre à oublier la nature laïque de la Troisième République. En 2013-2014, trois projets de loi furent ainsi soumis au Parlement pour viser entre autres à restreindre les activités des autres organisations religieuses. « Le Parti républicain, qui n’a en réalité aucune idéologie, a tenté par son alliance avec l’Église de se donner une apparence de moralité et de combiner ainsi autoritarisme et nationalisme. Cette pseudo-idéologie est une vraie menace pour la liberté de conscience individuelle et ce sont nos ONG qui ont dû défendre nos droits fondés sur la Constitution et les traités internationaux que le pays a signés », relève Avetik Ishkhanyan, le président du Comité Helsinki en Arménie.

Il faut rappeler le contexte, pour comprendre ce qu’est cette Église aujourd’hui. Lorsque, dans les années 1980, la question nationale s’est emparée des républiques de l’URSS, conduisant nombre d’entre elles à réclamer leur indépendance, les Arméniens furent à la pointe du combat. Mais l’Église apostolique, qui avait aussi servi d’intermédiaire entre le peuple arménien et le pouvoir soviétique, a d’abord plaidé pour le maintien dans l’URSS. Puis, à la faveur de l’éclatement en 1988 de la guerre du Haut-Karabagh, province majoritairement peuplée d’Arméniens, mais placée sous la juridiction de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan en 1921, elle s’est ralliée à la cause de l’indépendance.

La guerre du Haut-Karabagh, qui s’est achevée en 1994 par une victoire arménienne, a joué un rôle fondamental dans la construction de l’Arménie indépendante. La reprise de la province à des « Turcs » a pris des airs de revanche sur l’histoire. Les commandants arméniens montraient aux combattants des vidéos d’archives du Génocide avant les batailles et les premières victimes du conflit ont été enterrées près de Tsitsernakaberd, le mémorial du Génocide à Erevan. Cette guerre si importante dans la conscience arménienne a été un épisode où les problématiques religieuses et laïques se sont articulées au nationalisme (ethnique) et ont continué à renforcer les liens entre les pouvoirs politique et religieux. L’Église apostolique a alors restauré son diocèse du Haut-Karabagh, des clercs ont été présents sur les champs de bataille, galvanisant le moral des soldats et baptisant ceux qui ne l’étaient pas, distribuant bibles et livres de prières par milliers.

Lire la suite sur : https://www.religion.info/2018/07/13/armenie-une-revolution-de-velours-dans-eglise/


Analyse d'alphaomega :


Assiste-t-on à une révolution de velours teintée de couleur ? Avec une idéologie de "collégialité" exacerbée et une remise en cause du lien Etat-Religion ? Ou bien est-ce une transformation légitime de l'Eglise arménienne restée trop longtemps à l'ombre d'un pouvoir post-soviétique corrompu et envahissant ?


L'histoire le dira


Ce qu'il faut retenir de l'article :


" La grogne est principalement tournée contre la personne et l’entourage du Catholicos actuel et non contre une Église reconnue comme une « Église nationale » par quasi tous les Arméniens, quand bien même peu sont pratiquants dans l’ancienne république soviétique. "



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